Last up-date 19.05.07


 

Programme : "Action parallèle »"
Exposition:  "The Island (2/2)"

« Toutes mes œuvres tournent autour de la question d’un double point de vue, à savoir être à la fois à l’intérieur et à l’extérieur de  quelque chose en même temps », répondit Stefan Banz à Stefan Banz lors d’un auto-entretien réalisé à l’occasion de son exposition Echoes (1998). Celle-ci consistait en plusieurs dizaines de slogans, titres et citations inscrites en lettrages colorés sur les murs intérieurs et extérieurs de la prison de Kriens, en Suisse. Mais c’est un projet antérieur, Physis en différance (1992), qui illustre le mieux cette affirmation, puisque l’artiste, avec le concours de quatre individus (dont Harald Szeemann et Jacques Derrida), a littéralement interrogé la « culture » de son propre point de vue, en constituant et entretenant un jardin potager au sein de la Kunsthalle de Lucerne.

A l’instar du Ménard de Borgès, qui réorienta considérablement la signification du Quichotte de Cervantès par sa réécriture à l’identique près de trois siècles plus tard, Banz aime à puiser dans le vaste arsenal des topiques de l’art contemporain, mais toujours dans l’optique d’une réorientation significative de leur sens initial. Le rééchelonnement de l’objet ordinaire en est un bon exemple. En effet, alors que la plupart de ses prédécesseurs ont affilié cette pratique à un discours opérant sur le plan de sa signification propre, à savoir sa « mythologisation » ou la mise en valeur de ses propriétés sculpturales, Banz a concentré ses efforts sur le second terme de l’échange symbolique, la réception, en empruntant à Swift la figure allégorique de Gulliver (Gulliver, Migros Museum, 2000). Ce spectateur postulé, qui s’interpose entre l’œuvre et nous-mêmes sur le mode de l’absence, a pour effet de modifier notre regard sur l’œuvre physique, qui peut par conséquent s’abstraire de son rayonnement propre (et de la valeur d’ « usage » du topique en question) et se changer en indice, en élément de décor d’une intrigue passée ou à venir.

The Island, l’installation présentée à Neuchâtel, repose quant à elle d’une part sur le changement d’échelle d’objets ordinaires, les affaires d’une femme (sac, robe, slip, lunettes de soleil, etc.), d’autre part sur un jeu lexical sophistiqué, dans la mesure où ces affaires sont dispersées çà et là sur une plage (dont le sable est si pur qu’on le croirait presque littéraire) installée à l’espace La Plage (nom de l’espace d’art) qui se trouve lui-même au 46 de la rue des Sablons. La femme a disparu. Mais elle a laissé des indices de son existence potentielle. Prise en elle-même, cette installation est tout au plus assez spectaculaire. Toute sa complexité, et donc son intérêt, vient  de son contexte de présentation, qui est double. D’une part, l’espace La Plage est situé au sous-sol d’un immeuble, et constitue ainsi une sorte de cave, si bien que la présence de l’île en son sein relève de l’absurde. Certes, l’on peut penser à Rimbaud, et à sa vision d’ « un salon au fond d’un lac » (Une Saison en enfer). L’une des propriétés du langage tel que l’aborde souvent Stefan Banz, toujours à l’œuvre au sein de la chose montrée ou nommée, est de permettre le passage sans hiatus d’un ordre logique à un ordre irrationnel. La femme révélée par ses vêtements, on ne voit pas par quelle ouverture pratiquée à La Plage elle aurait pu s’extraire, d’autant plus que le surdimensionnement de ses vêtements atteste à l’évidence de son gigantisme. C’est là qu’intervient le second élément du contexte de l’exposition, dont les dates et la géographie concordent à peu près avec celles de l’exposition nationale helvétique, Expo.02, dont le nom générique donné à chacun des quatre sites, arteplages – les Suisses allemands en ont fait un jeu de mots, harte Plage, qui signifie dur fléau – semble faire avancer considérablement l’enquête : la femme empêtrée sur son île dans une cave, à l’instar de l’albatros baudelairien, ne peut être que la Patrie elle-même, dont le spectateur, au son mélancolique de Where the red roses grow  (de Nick Cave), ne cesse de constater la disparition.

                                                                                                                                 Gauthier Huber