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« Ni
le vide n’existe comme néant, ni le plein comme pleinitude » (Marc Le
Bot) La
myopie, chaos dans lequel le corps perd ses frontières, ressassement du
trouble, de l’informe, est introspective. L’hypermétropie en revanche,
qualité de « qui ne distingue pas avec netteté les objets très rapprochés »,
offre une saisie du monde par-dessus la mer de brouillard, des habitudes, au-delà
des gênes que ménage la contrainte et le respect des codes. Elle est
prospective. L’artiste
qui choisit l’hypermétropie comme dimension de son travail, postule un monde
qui soit comme une succession d’images dont les bords, mal définis, dessinent
une frontière trouble avec le proche. Il donne au passage de son corps au monde
perçu, et de celui-ci à son corps, le rapport de l’eau à la vague : de
la surface uniforme émerge, puis se renouvelle, ce qui pourtant ne s’en détache.
Ainsi de l’identité de l’hypermétrope, qui, tenue dans l’ombre, est
pourtant ce qui, toujours, hante ses images. A celui-ci, le visible apparaît
comme une projection, où tout se règle dans les marges, les allées et les
venues, l’échange continu des vides et des pleins, le renouvellement de la
lumière (qui est aussi celle de l’esprit). Tout ce que voit l’hypermétrope,
il le voit à distance, et cette distance, elle l’englobe lui aussi. D’abord
physique, elle entretient pourtant un rapport lointain avec celle, métaphorique,
que thématisait la philosophie idéaliste (éloignement de l’homme d’avec
l’âme de la nature). Cependant, l’artiste hypermétrope est contemporain de
sa vision. Sil maintient, à l’ère postmoderne, le concept d’éloignement
(de perte), c’est en le laïcisant : il l’englobe dans un programme qui
fait de la trace l’instrumentalisation d’un concept. L’hypermétrope
transcende les « modes ». Les toiles de Luc Andrié, par exemple,
« centres d’accueil » d’un proche parasite formé des lieux
communs du dessin occidental et des clichés de l’imagerie populaire,
constituent, simultanément, le cadre d’une vision. L’hypermétropie
de Marc Bauer est celle du traducteur, de l’interprète. S’il part de
l’abstraction du corps des mots et des images, réalité visible, c’est pour
en faire les véhicules d’une idée : l’invention autobiographique. Chez
Alexia Walther, l’intimité confuse, le huis clos, le théâtre visible de
sentiments invisibles, sont une métaphore des liens qui se nouent, se dénouent,
liant et déliant l’Humanité à elle-même. Avec
ses « exercices », Martin Widmer investit l’esthétique «néo-pop »
de la consommation d’un ascétisme qui, lointain écho à Saint-Ignace de
Loyola, associe regard et expérience. Cette exposition collective, collection de regards individuels, entend révéler les pans mobiles d’un lieu à la fois réel et imaginaire, capable de transporter l’esprit devant son seuil dont il devienne, en même temps, la racine, la cause et la justification. Devant une image qui affirme son cadre en l’englobant dans son hors-cadre, tout autour d’elle, dans l’énigme qu’elle constitue et à laquelle il aura, en la faisant sienne, à donner une perspective.
Gauthier Huber (dir. artistique espace La Plage) |