Texts

 

Après la marée Francoise Nyffenegger



VOIR* n°102 nov.- déc. 1993
Centre d'Art Contemporain, Martigny

"Autrefois, j'avais trop le respect de la nature Je me mettais devant les choses et les paysages et je les laissais faire. Fini, maintenant j'interviendrai." Apparemment sans raison cette réflexion de Michaux me semble entrer en résonance avec l 'exposition d'œuvres places dans le presque terrain vague sur lequel s'ouvre le Centre d'art contemporain de Martigny. Tentons donc une justification. De nombreuses expositions de plein air proposent des créations nourries du lieu qui les accueille, s'inscrivant délicatement, voire discrètement dans le site dont elles révèlent la part inspiratrice et en soulignent les aspects géographiques, écologiques, architecturaux ou historiques. A l'encontre de ces interventions qui interprètent et participent d'un paysage, rendent visibles des éléments construits, se lient ou s'intègrent à la nature dont elles reprennent les matériaux, les œuvres rassemblées sous le jeu de mot du titre "The Ebb Tide Shell Gathering", affichent singulièrement qu'elles sont le résultat, les conséquences ou les "restes" d'une présence et d'une activité humaine. Les interventions des treize artistes ne manquent cependant pas d'une réelle et certaine pertinence avec leur environnement. De l'écriteau "Zu Hause" d'Uli Aigner, exacte reproduction d'un panneau signalant le début d'un village autrichien, aux T-shirts d'Alexander Viscio suspendus entre deux arbres comme du linge mis à sécher, en passant par les fleurs surdimensionnées de Corrado Bonomi construites avec des outils de jardinier, les pièces ont bien quelque chose à voir avec le plein air... Mais on aura compris le glissement: il y a toujours une part d'incongruité, de déviation, d'ironie ou de dérisoire. Les vaches, selon l'imagerie populaire, regardent passer les trains. Sur le talus qui longe la voie de chemin de fer toute proche, Fabrizio Giannini a installé une peau de vache tendue sur une petite caisse! Au fond, si ces pièces ne sont pas totalement saugrenues sur ce bout de terrain aux abords d'une zone industrielle, c'est qu'elles s'y installent "par la bande". Le tas de vieux objets délabrés, de ferraille et de tôles, amoncelé par John M. Armleder, en attente d'un improbable camion pour le débarrasser; la veste oublié, accroché à une barrière de fil de fer par Ugo Rondinone qui a, deux pas plus loin, laissé traîné des chaussures et des chaussettes qui flottent vaguement à la sur face d'une flaque d'eau boueuse; la roulotte de chantier que Mat Collishaw et Stefano Jermini ont tire et garée contre le Centre d'art, avec à l'extérieur, ses vieilles affiches presque illisibles et à moitié décollées et, à l'intérieur, un vieux frigo duquel s'échappe la musique de " 81/2 ", le film de Fellini; la boîte de maquillage Chanel que Sylvie Fleury a laissé glisser de son sac et qu'un talon distrait a sauvagement écrasée. Objets faisant partie du monde ordinaire, avec juste une petite note suffisamment différente pour permettre de revoir la chose autrement, ils ont bien, là où ils sont placés, une cohérence signifiante. Le second niveau de lecture de ces pièces porte sur la problématique lie aux dépradations et autres graffiti qui, très fréquemment "vandalisent" les œuvres installées à l'extérieur, que ce soit dans une rue passante, un parc protégé ou un site naturel. Les artistes envisagent, avec humour, sans trop de sérieux et un brin de provocation, le devenir de leurs œuvres et le moyen de résister à ces attaques physiques. Ils opposent à l'incompréhension, une insaisissable légèreté. Si insaisissables et si légers, les journaux déchirés de David Kelleran se sont laissés porter au loin par le vent valaisan... Quant aux deux pierres d'Erik Oppenheim, elles sont totalement protégées par leur anonymat que seul un regard attentif détecte vraiment. L'installation d'Elke Krystufek et Gerwald Rockenschaub est plus immédiate et franchement drôle. La première a posé sous une pierre la photo du second. Celui-ci a entouré ce dispositif d'un fil électrifié dont on se sert habituellement pour maintenir des vaches dans un pré! Entre l'offre ludique et l'art sérieux, cet ensemble assez hétéroclite rend l'impression d'un propos cohérent pour lequel l'art, décidément, est à chercher aussi bien nulle part que partout, dans toute forme produite ou en toute intervention, fût-elle de l'ordre du futile et du presque rien.

 

VOIR* n°102 nov.-déc1993 Centre d'Art Contemporain, Martigny
Mat Collishaw et Stefano Jermini.-Mobile Home, Furniture, Sound.1993 4 x 2 x 2 m.
Photo Sandra Pointet